Je regroupe ici 3 invariants trouvés chez Faivre et Riffard. L’enseignement (1) se transmet par l’initiation (2) pour amener vers la métamorphose (3).
Il y a trois types d’initiation : 1. initiation tribale avec l’entrée des jeunes dans l’âge adulte. Dans les sociétés où elles sont pratiquées, elles sont obligatoires. 2. L’initiation religieuse pour accéder à des confréries ou des sociétés réservées et 3. l’initiation magique pour posséder des pouvoirs surnaturels (Riffard, p. 362).
“Mettre l’accent sur la transmission implique qu’un enseignement ésotérique peut ou doit être transmis de maître à disciple en suivant un canal préalablement creusé, en respectant un parcours déjà balisé. La “seconde naissance” serait à ce prix. A cela se rattachent deux notions :
a/ la validité des connaissances transmises par une filiation dont l’authenticité ou la “régularité” ne doit pas faire de doute (il s’agit de se rattacher à une tradition considérée comme un ensemble organique dont on doit respecter l’intégrité);
b/ l’initiation, qui généralement s’effectue de maître à disciple (on ne s’initie pas tout seul, n’importe comment, il faut passer par un initiateur, un gourou)” (Faivre, p. 21).
Les cérémonies sont encore régulières de nos jours : le mariage, l’enterrement, la messe…. On porte un toast, on fait une minute de silence, on fait un cri de ralliement. Ce sont des moments très particuliers, comme hors du temps. On n’est pas là pour travailler, on n’est pas là pour s’amuser ou pour bavarder, alors qu’est-ce qu’on fait ? On ne fait rien.
Tous ces dispositifs sont concrètement inutiles : l’amour se vit dans l’intimité de la relation, pas devant l’autel. Le haka au rugby ne fait pas gagner un match. Pour un enterrement ben… c’est trop tard, la personne est morte de toute façon y’a plus rien à faire. Mais on le fait quand même.
Tout comme le dessin ne sert à rien. La musique ne sert à rien. Le théâtre ne sert à rien. Le cinéma ne sert à rien, l’art ne sert à rien. Toutes ces activités ont pour but de rendre visible l’invisible. On veut faire passer un message, transmettre une émotion et la vivre sur un plan collectif. C’est le moment “magique” où quelque chose peut se passer, mais personne ne le verra.
Il y a un continuum entre les cérémonies parfaitement intégrées dans nos activités et les rituels, plus engageants émotionnellement, visant non pas une transformation, qui serait, elle, visible, mais une métamorphose, invisible :
“Transformation” ne serait point ici un terme adéquat car il ne signifie pas nécessairement passage d’un plan à un autre, ni modification du sujet dans sa nature même. “Transmutation”, terme emprunté dans notre contexte à l’alchimie, paraît plus approprié. Entendons-le aussi comme “métamorphose”. Il s’agit de ne point séparer connaissance (gnose) et expérience intérieure, ou activité intellectuelle et imagination active, si l’on veut que le plomb devienne argent ou que l’argent devienne or” (Faivre, p. 19).
La pratique initiatique vise à faire correspondre l’intérieur avec l’extérieur. Si je suis un chaleureux chef d’équipe au travail et un tyran lorsque je rentre à la maison, alors il y a encore du chemin à faire. C’est tout le paradoxe de la frontière entre le dedans et le dehors : l’intimité, que l’on cache par nature, est amenée à s’exprimer grâce à l’initiation par les actes et les paroles afin de vivre et d’agir en accord entre notre for intérieur et l’extérieur.
La gymnastique mentale ici consiste à articuler le vécu individuel, subjectif, et la dimension collective du rituel. Avec les dispositifs associés (costumes, musique, danse), il peut comporter une dimension thérapeutique :
“La cérémonie est une sorte de réactualisation du traumatisme pathogène initial. Parfois elle est une réactualisation des grands mythes de la tribu – création du monde ou histoires des dieux. On parlerait aujourd’hui de “psychodrame” (Ellenberger, p. 60).
Un rituel malheureusement bien connu dans notre société occidental est le bizutage. Dans certains milieux et professions, si vous n’êtes pas passé par la case bizutage, vous ne faites pas partie de la grande famille, vous n’êtes pas un vrai membre du clan.
Une composante psychologique importante entre en jeu dans les rituels mais elle est peu mise en avant dans les livres d’ésotérisme : c’est la recherche de sensations. Le sociologue Colin Campbell a créé le mot seeker pour qualifier “l’individu qui cherche et expérimente par lui-même idées, croyances et pratiques en vue de se construire sa propre religion” (in Karbovnik, p. 174).
Repousser les limites et aller à l’extrême sont les mots d’ordre. Les sensations éprouvées dans les rituels sont fortes et peuvent amener à des états de conscience non-ordinaires (transe, hallucinations).
La psychologie possède un outil d’évaluation que j’avais bien aimé quand je faisais mes stages cliniques : l’échelle de recherche de sensations, principalement utilisé en médecine de l'addiction. Le produit consommé altère la conscience avec l’espoir de percevoir d’autres plans de réalités et certains rituels intègrent l’usage de substances psychoactives. On pense à l’ayahuasca mais d’autres substances reviennent à l’étude grâce à la médecine psychédélique : psilocybine (champignons hallucinogènes), LSD, MDMA… Encore un autre domaine prometteur qui pourrait bien contribuer à dépoussiérer l’ésotérisme.